Apprendre en plein air

Les jeunes sont de plus en plus sédentaires et obèses. Les garçons manquent de motivation en classe. À l’école primaire Saint-Félix, dans le Bas-Saguenay, le remède passe en partie par le plein air dès le plus jeune âge.

Utiliser le plein air comme outil éducatif

La cloche vient de sonner à l’école Saint-Félix. Au lieu d’aller s’asseoir dans une classe pour son prochain cours de français, Gabin Debeauppe, 7 ans, et ses camarades de classe de 2e année empruntent le sentier derrière leur école primaire pour aller étudier les champignons.

En plus des deux périodes d’éducation physique hebdomadaires, tous les élèves de l’école passent un après-midi par semaine pour apprendre en plein air. Les cours restent les mêmes. Au lieu d’apprendre entre quatre murs, les cours de science, de mathématiques, de français et autres, sont donnés dans la nature. « C’est une autre approche », explique Chantale Ouellet, enseignante en éducation physique et plein air.

Il y a quelques années, la clientèle de l’école primaire de Saint-Félix-d’Otis a graduellement diminué de 80 à moins de trente élèves. Pour le petit village de 1 050 habitants, il fallait trouver une solution pour sauver l’école. Un sondage présentant différentes options pour attirer de la nouvelle clientèle a été distribué aux parents et « c’est le plein air qui a gagné le jackpot », lance fièrement Chantale Ouellet.

Dans le cadre de leurs cours, les jeunes de cette école font du compost, des plates-bandes de fleurs. Ils étudient les papillons, la survie en plein air. Ils font des sorties d’escalade, de raquette, de ski de fond ou de la randonnée. Chaque année, une expédition est également planifiée. La première année, les élèves ont fait une sortie en canot-camping et l’an dernier, ils ont eu une initiation au camping d’hiver. « C’est une excellente façon de leur apprendre le principe de thermorégulation par exemple. Ou encore de leur montrer quels vêtements sont les plus adéquats l’hiver », explique l’enseignante.

Le droit au plein air

En 2012, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a reconnu le droit de chaque enfant à la nature dans sa vie, après que des pressions furent exercées par le réseau Enfant et nature. Ce réseau, basé aux États-Unis regroupe des intervenants de 76 pays et vise à rétablir le contact entre tous les enfants et la nature.

« Nous vivons une épidémie d’obésité. Les jeunes sont sédentaires et ils ne font pas beaucoup d’exercice. Ils souffrent en fait d’un trouble du déficit de nature », explique Cheryl Charles, l’initiatrice du réseau. La solution : ouvrez les portes et allez jouer dehors! « Quand ils vont dehors, ils sont plus actifs. Dès la tendre enfance, les stimulants extérieurs sont bénéfiques à l’apprentissage. En bref, les enfants sont plus heureux, plus en santé, plus intelligents, plus créatifs et plus confiants », dit-elle. Que demander de plus!

Deux ans après le démarrage du programme, 52 élèves fréquentent aujourd’hui l’école primaire. Selon Chantale Ouellet, il est difficile de savoir si cette augmentation provient de l’augmentation du taux de natalité ou du pouvoir d’attraction du programme, mais une chose est sûre, toute la communauté adhère au virage plein air. Dès les premiers instants, la municipalité a soutenu le projet en investissant 5 000 $ annuellement pour le transport des élèves. De plus, la localité a construit des modules d’hébertisme et une tyrolienne pour les élèves de l’école dans le cadre de ce nouveau programme.

Le projet éducatif intéresse à un tel point la communauté, que certaines personnes qui envisageaient de partir sont restées. Et l’école exerce même un potentiel d’attraction. La famille du jeune Gabin a d’ailleurs choisi l’école Saint-Félix à cause de son programme de plein air. « On veut que nos enfants prennent l’habitude d’aller dehors, peu importe la température, explique sa mère, Amélie Ferrant, une Française d’origine. À notre époque, on doit lutter constamment contre la console de jeu pour que les jeunes aillent plus souvent dehors. C’est stimulant de voir que l’école va dans le même sens. » Et ses enfants adorent ça! Lucia, 9 ans, adore jouer dans les bois et faire du vélo durant les heures de classe. « On apprend beaucoup mieux en jouant », dit-elle. Pour sa part, Gabin aime mieux l’école depuis qu’il participe au programme de plein air. Même le dernier rentré en classe, Charlie, 4 ans, en profite déjà à la maternelle. « Ça crée une complicité entre l’enseignant et les élèves », croit la mère de quatre enfants.

Pourquoi étudier en plein air?

L’école Saint-Félix a misé sur le plein air pour distinguer son offre de service, mais aussi pour motiver les jeunes. « Ça stimule beaucoup les garçons, croit Sébastien Rojo, chargé de projet pour l’INAQ. Par exemple, un jeune peut apprendre la trigonométrie en tendant les cordes d’une tente. Il peut alors voir concrètement à quoi sert son apprentissage. » Un des objectifs de l’établissement était justement d’accrocher les jeunes à l’école dès leur plus jeune âge. Et ce qui marche pour les garçons fonctionne aussi pour les filles : « Les enfants tripent! Ils ont toujours hâte à leur cours de plein air. C’est aussi plus facile pour eux de retenir la matière quand ils apprennent dans la nature », soutient Chantale Ouellet.

Le sujet est si intéressant qu’Andrée Lessard, une chercheuse au département de l’éducation de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), a lancé une étude sur la compréhension du profil motivationnel des garçons au primaire. Elle s’intéresse plus particulièrement à l’enseignement du français dans un cadre éducatif en plein air. « Le but principal du projet est de trouver ce qui pousse les garçons à lire », dit-elle.

Sur les 15 garçons rencontrés lors du lancement de l’étude, le projet plein air était une très grande source d’inspiration pour 14 d’entre eux. Les données recueillies après la deuxième année sont en cours d’analyse et les résultats de l’étude seront connus plus tard cette année. À terme, la chercheuse compte dégager des pistes d’intervention intéressantes pour aider les enseignants à stimuler les élèves à la lecture. « Le plein air semble motiver les jeunes. Par exemple, les garçons réalisent l’importance de la lecture quand vient le temps de lire les consignes pour être capable d’adopter de bonnes techniques de survie », commente Andrée Lessard.

Les études démontrent que la lutte contre le décrochage doit commencer très tôt dans le curriculum scolaire, estime la chercheuse. « Des recherches prouvent que 80 % des élèves qui ont doublé leur 1re année vont décrocher. À cet âge, 14 % plus de garçons que de filles doublent leur année », dit-elle.

Pendant ce temps, en Scandinavie

L’intérêt pour l’apprentissage en plein air se fait sentir aux quatre coins de la planète.

En Europe, le concept scandinave Udeskole (école en plein air) lancé dans les années 1980, éveille les jeunes de 7 à 16 ans à l’importance de la nature.

Selon ce concept, les élèves doivent régulièrement participer à des activités extérieures obligatoires. Ils apprennent en utilisant l’environnement local.

Par exemple, ils apprennent à calculer le volume d’un arbre en mathématique ou à écrire des poèmes sur la nature. Une approche très similaire à celle de l’école Saint-Félix. Différents pays, même combat!

Un programme accessible

Inspiré par le programme sport et plein air offert à l’école Saint-Charles-de-Bourget, à Jonquière, l’école Saint-Félix a monté son propre programme de plein air, nature et développement durable, en partenariat avec la coopérative INAQ (Intervention par la nature et l’aventure-Québec). « Nous avons rebâti le programme à neuf sans changer le curriculum. Les élèves ont le même nombre d’heures de math, de français et de science », note l’enseignante Chantale Ouellet. L’école n’a donc pas eu besoin de faire une demande spéciale au ministère. « L’idée, c’est de faire de l’éducation par l’aventure, explique Sébastien Rojo. On veut transmettre les connaissances du programme de formation de l’école québécoise (PFEQ) par le biais des activités plein air. L’apprentissage en plein air permet également de favoriser l’estime de soi et la dynamique de groupe, ajoute ce dernier ».

Il a quand même fallu convaincre la commission scolaire de libérer une demi-tâche de professeur pour l’organisation des sorties en plein air, car deux professeurs accompagnent les élèves lors de celles-ci.

Pour que ça fonctionne, tout le personnel doit croire au programme : « Tout le monde a été emballé par le projet. Les professeurs ont dû s’adapter pour transmettre les mêmes connaissances autrement », souligne Chantale Ouellet.

Désormais, plusieurs directions d’école s’informent sur le programme dans le but d’offrir un projet similaire dans leurs institutions primaires. Plusieurs écoles secondaires de la province offrent aussi une concentration en plein air. Une excellente façon d’inciter les jeunes à rester à l’école!